lundi 17 octobre 2016

Nos zûnâdjes. èl bourdon









èl bourdon du mois de septembre consacre un long éditorial à la commémoration de la catastrophe du Bois du Cazier.

En voici un large extrait qui témoigne de l'attachement de l'Association littéraire wallonne et de ses membres
 au monde laborieux des mineurs.



"Le 08 août 1956, au Puits Saint-Charles du charbonnage du Bois du Cazier à Marcinelle, s’est produit un accident majeur qui a fait 262 victimes. Il y a soixante ans, mais le souvenir de cette catastrophe reste encore très vivant dans la mémoire de ceux qui ont vécu ces heures sombres.

Cet accident a mis en question la sécurité dans nos mines de
charbon ainsi que les conditions de travail des mineurs, pour la plupart des émigrés qui avaient été « invités » à prendre la place des gens de chez nous qui connaissaient la dangerosité de la profession. On oublie bien souvent que dans nos mines, la langue véhiculaire, c’était le wallon et c’est celle qu’avaient entendue les 135 Italiens qui perdirent la vie ce jour-là au Cazier.

Eux-mêmes, originaires pour la plupart des Abruzzes, ils utilisaient aussi entre eux une langue régionale plutôt que la langue italienne standard.

C’est dire combien le lien entre les langues régionales et l’industrie extractive de la houille – ce mot est d’origine wallonne – est étroit.

Les remarquables travaux de Jean HAUST (1868-1946), Pierre RUELLE (1911-1993) ou encore d’Achille VAN CALSTEREN (1924-1994) sont là pour témoigner de la présence du wallon ou du picard dans la lexique spécifique à cette industrie.

La littérature wallonne n’est pas en reste, elle qui a fait du ouyeû un héros littéraire, quasiment un mythe, celui du travailleur qui bravait les dangers non sans une certaine ostentation pour aller chercher le charbon qui contribuait à la richesse de la région. 

En se bornant aux productions littéraires en ouest-wallon, on signalera le récit en prose de Firmin CALLAERT (1899-1982), Dofe, mésse porion du n°2 ou encore le roman de Léon MAHY (1900-1965), Pad’zou ’ne bèle fleur. Le théâtre n’est pas en reste et nombreuses sont les pièces qui ont pour héros des mineurs. On se contentera de mentionner la comédie dramatique d’Arille CARLIER (1887-1963) Come ès´ grand pére, qui pose déjà la question de la crainte que certains jeunes Wallons ressentaient, obligés qu’ils étaient de diskinde dins l’ dègne.


L’Association littéraire wallonne de Charleroi (ALWaC) a rendu elle aussi un hommage aux mineurs à la suite de la catastrophe du Cazier.

C’est ainsi que dès 1956, elle publiait Dègne, une anthologie reprenant des textes – pour la plupart en wallon – consacrés aux travailleurs de la mine –, accompagnés d’illustrations de plasticiens tels Gustave CAMUS (1911-1996), Jos GRÉGOIRE (1900-1976) ou encore Pierre PAULUS (1881-1959).


Dans cette belle anthologie figurent des textes, entre autres, de Jacques BERTRAND (1817-1884), Léon BERNUS (1839-1881), Firmin CALLAERT (1899-1982), George FAY (1899-1986), Ben GENAUX (1911-1996), Louis LECOMTE (1900-1972), Émile LEMPEREUR (1909-2009), Léon MAHY, Jules SOTTIAUX (1862-1953), Henri VAN CUTSEM (1884-1958), Jean WYNS (1873-1955) ainsi qu’un texte de Raymond SCOHIER (1903-1956)*, un membre de l’ALWaC, conducteur des travaux du fond au charbonnage du Cazier, qui périt dans la catastrophe.

À l’occasion des commémorations du quarantième anniversaire de cette tragédie, l’ALWaC fit paraître, en 1996, un gros recueil illustré de photographies de Gérard DETILLIEU, Toûrnèz moulètes ! Ce volume propose 52 textes d’autant d’auteurs wallons différents accompagnés d’une traduction en français.



La plupart de ceux-ci étaient des contemporains à l’époque de la parution et les éditeurs auraient pu aisément faire paraître des dizaines de textes supplémentaires, textes consacrés aux mines. 


Le souvenir de cette activité demeurait encore très vif plus de dix ans après la fermeture du dernier charbonnage wallon, le puits Sainte- Catherine du Roton à Farciennes, où l’on « mit le bouchon » en 1984.

Parmi les auteurs qui figurent dans cette anthologie, il y en a qui ne sont plus parmi nous(*) alors qu’heureusement bon nombre d’entre eux continue à écrire en wallon.

À l’occasion du cinquantenaire de la catastrophe, en 2006, l’ALWaC consacra la séance qui lui était réservée dans le cadre de « L’apéritif des poètes » à la présence des mines et des mineurs dans la littérature wallonne locale. Les textes qui furent lus pour l’occasion parurent dans la brochure Bleûsès pokes avec une belle préface de Louis MARCELLE dont nous reproduisons ces extraits parfaitement exemplatifs de l’attachement des Carolorégiens aux « hommes du fond ».



« Dans notre Pays Noir, noir de tout le charbon qu’on extrait de ses entrailles, chacun se souvient d’un mineur, parent, ami, ancêtre et de son image, comme gravée au burin dans un médaillon noir, noir de poussière, noir d’un métier sans pitié. […]
Quand j’ai commencé mon métier de médecin, je les ai retrouvés, mes mineurs, toussant et crachant la poussière de leurs poumons, cherchant évidemment nuit et jour un peu d’air pour continuer vaille que vaille leur vie perdue ; et leur métier dont ils étaient fiers, je me suis mis à le haïr. Eux, ils étaient courageux, ne se plaignaient guère et parvenaient encore à me couyonér et à rire de leurs misères.
J’ai vu aussi, les Italiens venir de leur pays de soleil et de lumière dans nos brouillards et nos hivers. […] Nous n’avons peut-être pas assez compris le courage qu’il fallait à ces fils du soleil et du vent libre et tiède d’Italie, pour émigrer dans les corons de notre pays noir, dans des logements vétustes et des
baraques de tôle ondulée.
Un peu de soleil et de confort, ils l’ont trouvé chez les petites gens de chez nous, des voisins qui devenaient leurs amis, dès walons qu’astin´ fiêrs dè d’vèni pårin èt mårène du p’tit tchot tchitcholyin, qu’astin´ afarfouyis pa leûs bias-îs, leûs nwòrès croles èt leûs djol’treûs sourîres. »

À l’ heure où certains histrions se servent plus du wallon qu’ils ne le servent, à l’heure où pour certains les langues régionales ne sont que des truchements de la gaudriole ou du folklorisme réducteur, il faut se rappeler quelles étaient les langues d’usage dans nos fosses, se le rappeler et manifester du respect car en respectant le parler des hommes, ce sont les hommes eux-mêmes que l’on respecte.

Jean-Luc FAUCONNIER





(*) Parmi ceux-ci, on citera les regrettés Willy BAL (1916-2013), Robert BAUFFE (1931-2006), Jean FAUCONNIER (1915-2000), Pierre FAULX (1922-1998), FÉDORA (Lucienne STIERS -1921-2002), Noëlla MARTIN (1925-2012), Robert MAYENCE (1925-1996), GHISLAIN NICOLAS (1925-2015), Robert STAINIER (1918-2005) et Émile VAN AELST (1927-2010).


Vîye d’ouyeû

Il-èst chîj eûres ! V’la co l’ rèvèy qui sone !
Il-èst tins dè s’ lèvér pou dalér travayî.
Pourtant, c’èst ’ne drole dè niût què dj’é passè, an some,
Més qwè v’léz, lès-èfants, i lieû fôt a mindjî !

Après-awè bû ène jate di no nwêr cafè,
Mindji ’ne târtine ô suke avou ’ne miyète dè bûre,
Alumè ’ne cigarète, on-a don pris s’ paquèt
Èt on s’a dirijè dissus l’ fosse, c’èst bén sûr.

L’ûlôd qui va ! On miche dèdins l’ gayole
Qu’ va vos diskinde, tèrtous, pus bas qu’ lès canadas !
A l’èvoyâdje, on print ène pètite chique dè role,
Paç’ què conte lès poûssiêres, i gn’a rén d’ mèyeû qu’ ça !

Vos v’la arivè al tâye : « C’èst yû ! » dit-st-i l’ porion.
Èyèt dèdins lès batchs, vos bourèz du tchèrbon.
Avou vo mârtia pic, vos l’ disfèyèz râd’mint
Sins rouvyî d’ mète du bos pou rastènu l’ tèrin !

Vo djoûrnéye èst finîye ; vos r’gangnèz l’èvoyâdje,
Vos touss’lotèz ’ne miyète paç’ què vos-avèz tchôd ;
Més, ç’ n’èst nén co çoula qui vos r’tir’ra l’ corâdje
D’èrvènu d’mwin matin, èrdiskinde dèdins l’ trô !

Après trante ans d’ène vîye toudis passéye dins l’ niût,
Vos-avèz èm chène-t-i, bén drwèt a vo pansion !
Nén pou lontins, paç’ qui vo stomac´ èst trop r’cût

Pa tant èt tant d’ poûssiêres dè poûde ou bén d’ tchèrbon…

*Raymond SCOHIER (1903-1956 )


Dins  èl bourdon du mwès d' sètimbe, 
avè dès-ôtès scrîjâdjes, bin seûr !
 IBAN BE76068015100095

GKCCBEBB
Association littéraire wallonne de Charleroi.

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